Un enjeu d’autonomie et d’équité d’accès à la santé


L’adoption des outils de télésanté progresse chaque année en France, notamment du fait du vieillissement de la population et du développement des solutions numériques en santé. En Basse-Normandie comme ailleurs, la question de la formation des personnes âgées à ces outils est cruciale. Elle conditionne la capacité de chacun à accéder à des soins, à s’informer sur sa santé, mais aussi à conserver son autonomie et à entretenir le lien avec son entourage et les professionnels de santé.

Or, selon le Baromètre du numérique 2023 (ARCEP/CGE/ANCT), près de 32 % des personnes de plus de 70 ans en France utilisent rarement ou jamais internet, et 42 % se disent en difficulté avec l’informatique. Ce chiffre illustre un défi de taille : sans accompagnement adapté, la fracture numérique risque de se doubler d’une fracture sanitaire.


Difficultés et facteurs spécifiques rencontrés par les seniors


Avant d’aborder les méthodes de formation efficaces, il est essentiel de comprendre les freins rencontrés par les personnes âgées face à la télésanté. Ils ne relèvent pas d’une simple résistance au changement, mais bien de facteurs multiples, que l’on peut synthétiser ainsi :

  • L’hétérogénéité des profils : Les seniors forment un groupe très divers. Certains sont familiers des smartphones et des tablettes, d’autres n’ont jamais utilisé internet ou ont des appréhensions liées à la sécurité, à la complexité perçue ou à la peur de “mal faire”.
  • Des limitations sensorielles ou motrices : Baisse de la vue, troubles de l’audition, limitations de la motricité fine peuvent rendre difficile l’utilisation d’un appareil ou d’une interface, surtout si celle-ci n’est pas pensée pour l’accessibilité.
  • Des expériences antérieures parfois négatives : Des incompréhensions, ou des échecs passés, nourrissent un sentiment d’exclusion ou d’illégitimité technologique, souvent sous-estimé.
  • Des craintes sur la sécurité : L’usurpation d’identité ou la crainte de l’arnaque restent des préoccupations majeures pour une part importante des personnes âgées (source : Médias-Cités, “Seniors et numérique : la confiance numérique, un enjeu prioritaire”, 2023).

Principes fondamentaux pour une formation efficace


Face à ces réalités, l'expérience de terrain et les recommandations d'organismes spécialisés (notamment l’ANCT et France Services) s'accordent sur plusieurs principes clés pour structurer une formation réussie. Voici les leviers principaux :

  1. Individualisation de l’accompagnement : S’adapter au niveau réel de connaissance, au rythme et aux besoins spécifiques de chaque personne. Proposer des groupes restreints, voire du tutorat individuel quand c’est possible.
  2. Pédagogie expérientielle : Privilégier la manipulation concrète des outils. Les mises en situation réelles (prendre un rendez-vous en téléconsultation, envoyer un document à son médecin, configurer un compte Ameli…) sont plus efficaces que de longs exposés magistraux.
  3. Répétition et consolidation progressive : Il est souvent nécessaire de répéter, d’encourager le geste, et de maintenir une progression douce mais régulière. L’apprentissage doit instaurer la confiance avant la performance.
  4. Valorisation de l’utilité : Rien n’est plus efficace que de partir d’un besoin concret : renouveler une ordonnance, obtenir un avis médical rapidement, ou solliciter un proche via une messagerie médicale sécurisée.
  5. Miser sur l’entraide : Favoriser les échanges entre pairs, créer des groupes de soutien localement et sensibiliser la famille ou les aidants au rôle clé qu’ils peuvent jouer dans la continuité de l’apprentissage.

Étapes et modalités d’une formation réussie en Basse-Normandie


Cartographier les ressources locales

La Basse-Normandie dispose d’un tissu foisonnant de structures : EHPAD, CCAS, associations, Points numériques, France Services, médiathèques, MDPH, services de soins à domicile, etc. Le recensement des acteurs actifs sur le champ de la formation numérique des seniors est une première étape indispensable pour fédérer les compétences et mutualiser les efforts.

  • France services propose déjà des ateliers d’initiation au numérique à destination des seniors sur de nombreuses communes (ex : Caen, Vire, Avranches).
  • Certains EHPAD ont intégré dans leur projet d’établissement la sensibilisation au numérique en santé, en travaillant parfois avec des associations comme Unis-Cité ou les FabLabs locaux.
  • Le dispositif Aidants Connect, expérimenté dans plusieurs territoires normands, permet d’impliquer les aidants familiaux et professionnels à la médiation numérique.

Le parcours d’apprentissage : pragmatique et scénarisé

L'efficacité repose aussi sur un parcours pensé autour de situations du quotidien. Voici un exemple de séquence structurée pour aborder la télésanté en douceur :

Étape Objectifs visés Mise en pratique
1. Prise en main de l’appareil Se familiariser avec sa tablette ou son smartphone Manipuler les boutons, apprendre à ouvrir/fermer une application
2. Premières manipulations Découvrir l’interface de l’application ou du portail santé Naviguer sur le site Ameli, repérer les rubriques principales
3. Simuler une situation réelle Gérer une téléconsultation ou prendre un rendez-vous Effectuer une visioconférence test, interagir avec un professionnel “fictif”
4. Renforcement et autonomie Être capable de répéter l’opération seul(e) Refaire la manipulation avec un proche, utiliser les supports de rappel visuel

Outils pédagogiques à privilégier

Trois types de supports sont particulièrement pertinents :

  • Guides pas-à-pas illustrés, en version papier et numérique, adaptés en gros caractères pour une meilleure lisibilité : ces outils facilitent la répétition à domicile.
  • Vidéos pédagogiques courtes, diffusées dans les ateliers ou accessibles depuis le domicile : elles permettent de visualiser puis d’imiter chaque geste important.
  • Cartes-mémos plastifiées (exemples : raccourcis, pictogrammes, schéma des boutons) : elles s’avèrent précieuses en situation d’autonomie.

Former sans stigmatiser : regard sur les représentations et les postures


Réussir la médiation numérique auprès des seniors passe aussi par le choix des bons mots et de la bonne attitude. Les retours d'expérience montrent que le sentiment d’être “dépassé” technologiquement est un frein majeur à l’apprentissage chez les personnes âgées.

Il est fondamental d’éviter toute forme de stigmatisation ou de condescendance. Quelques principes :

  • Valoriser les compétences préexistantes des seniors, y compris hors numérique.
  • Prioriser l’écoute active : s'intéresser au vécu, encourager la verbalisation des freinages, rassurer sur le droit à l’erreur.
  • Favoriser la co-construction de l’apprentissage : le formateur devient “facilitateur”, pas “détenteur du savoir”.

Une étude menée en 2022 par l’Université de Nantes (Université de Nantes, impact des formations numériques sur les seniors, 2022) a démontré que les effets sont d’autant plus positifs que les participants se sentent “légitimes” à demander de l’aide ou à refaire plusieurs fois la même action sans jugement.


S’appuyer sur l’écosystème de Basse-Normandie : initiatives et synergies


La région ne manque pas d’initiatives novatrices. Citons :

  • L’opération “Senior Connecté” portée par la ville de Cherbourg, qui a permis d’équiper une centaine de personnes de plus de 75 ans de tablettes et de mettre en place des ateliers collectifs avec suivi à domicile.
  • L’accompagnement en tiers-lieux, comme le réseau des Médiathèques de l’Orne, qui proposent aujourd’hui des séances mensuelles d’acculturation à la santé numérique, en partenariat avec les centres locaux d’information et de coordination (CLIC).
  • L’expérimentation “Territoire numérique inclusif”, déployée notamment dans la Manche, qui a favorisé la création de binômes aidant/aidé dans la découverte des outils de santé connectée.

Un point fort : le maillage territorial permet d’éviter l’isolement des personnes et d’ancrer les usages du numérique dans la vie quotidienne.


Pistes pour renforcer l’impact des formations et aller plus loin


Si les efforts actuels produisent des résultats encourageants, plusieurs leviers peuvent être activés pour encore mieux accompagner les seniors vers la télésanté :

  • Rendre les solutions plus inclusives : impliquer systématiquement les seniors dans la co-conception des applications et des dispositifs (tests, focus groups), afin que les interfaces restent accessibles.
  • Former les aidants professionnels et familiaux : développer des parcours d’e-formation à destination des auxiliaires de vie, infirmiers à domicile, familles et proches, pour agir en relais.
  • Soutenir l’innovation locale : inciter les startups territoriales et les laboratoires d’usages à concevoir des solutions pensées “du sol au plafond” pour le public senior, en partenariat avec l’écosystème local (ex : FabLab de Caen, Pôle TES).
  • Développer des modules itinérants : inspirés des bibliobus, des dispositifs comme le “Bus du Numérique” pourraient aller au-devant des personnes à mobilité réduite dans les zones rurales de Basse-Normandie.

Vers une autonomie numérique durable pour les seniors


Former les personnes âgées à la maîtrise des outils de télésanté requiert bien plus qu’une transmission technique. Il s’agit d’un parcours global, qui mobilise l’ensemble des acteurs d’un territoire autour d’une même ambition : donner à chaque senior les moyens d’agir sur sa santé et de préserver ses liens sociaux, quels que soient son histoire, ses compétences ou son niveau d’autonomie.

Cette transition n’est possible que si l’on conjugue personnalisation de l’accompagnement, valorisation des initiatives locales et souci constant de l’inclusion. En Basse-Normandie, la dynamique existe. Pour l’amplifier, il sera nécessaire de soutenir l’interconnaissance entre acteurs, d’investir dans la formation continue des aidants et de systématiser l’écoute des besoins des personnes âgées elles-mêmes. C’est à ce prix que la télésanté deviendra un véritable levier d’émancipation et de mieux-vieillir à l’échelle de chaque territoire.

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