Pourquoi former les seniors à la télésanté ? Un enjeu majeur pour l’autonomie


L’usage des outils numériques en santé n’est plus une recommandation théorique, mais une nécessité concrète. En 2024, la télésanté (téléconsultation, suivi médical à distance, outils connectés) transforme profondément l’accès aux soins, notamment pour les personnes de plus de 65 ans vivant en secteur rural ou périurbain, où les professionnels de santé se raréfient (DREES, 2023).

En Basse-Normandie, le vieillissement de la population est un phénomène particulièrement marqué : près de 30 % des habitants du Calvados, de la Manche et de l’Orne ont plus de 60 ans, contre une moyenne nationale de 26 % (INSEE, 2022). Assurer une inclusion numérique efficace, c’est permettre à ces personnes de maintenir leur autonomie, d’éviter la perte de lien social, mais aussi de réduire le renoncement aux soins.

Pourtant, la fracture numérique reste une réalité prégnante :

  • 37 % des seniors en France déclarent manquer de compétences numériques de base (Baromètre Numérique 2023, ARCEP+ANCT+CSA).
  • 4 seniors sur 10 redoutent la déshumanisation de la santé dans le contexte du numérique (Observatoire France Assos Santé, 2023).
  • La Basse-Normandie compte plusieurs « zones blanches » où l’accès à un accompagnement structuré fait défaut (Préfecture de Normandie, 2022).

D’où l’importance capitale de proposer des parcours de formation adaptés au territoire et à la diversité des profils. Mais alors, faut-il privilégier la formation à distance ou en présentiel ? Répondre à cette question, c’est interroger bien plus que de simples tendances pédagogiques.


Panorama des formats de formation en télésanté destinés aux seniors


Deux grandes approches se distinguent aujourd’hui :

  • La formation présentielle : sessions en salle ou dans des établissements médico-sociaux, animées par des professionnels ou des médiateurs numériques.
  • La formation à distance : modules en ligne, classes virtuelles, tutoriels interactifs ou accompagnement individuel via téléphone ou visioconférence.

Chacune de ces modalités a ses forces et ses contraintes, que doivent intégrer les porteurs de projets en santé, les collectivités et les associations œuvrant pour le bien vieillir.


Formation en présentiel : le lien humain au cœur de l’apprentissage


Le présentiel demeure souvent le format privilégié pour les seniors en situation d’éloignement numérique ou d’appréhension technologique. Plusieurs raisons expliquent cette prédilection :

  • Soutien relationnel : la présence physique d’un formateur et l’appui des pairs sont rassurants. Le collectif facilite l'entraide et réduit le sentiment d’isolement souvent lié à la découverte d’outils numériques.
  • Accompagnement personnalisé : en petit groupe, le formateur adapte son discours, vérifie la compréhension et intervient directement en cas de difficulté : un atout décisif pour les personnes ayant des troubles visuels, auditifs ou cognitifs légers.
  • Rythme d’apprentissage adapté : les séances permettent d’avancer « pas à pas » et d’éviter la surcharge cognitive. Les séquences sont rythmées, alternant théorie et manipulations concrètes (tests de téléconsultation simulée, utilisation de messageries sécurisées de santé).

En Basse-Normandie, des acteurs comme les Espaces Publics Numériques (EPN), les CCAS, ou les associations de retraités proposent ces ateliers, souvent gratuits pour les participants. Les évaluations réalisées dans ces cadres montrent que plus de 80 % des seniors formés en présentiel se disent confiants pour réaliser une première téléconsultation de façon autonome (source : CARSAT Normandie, 2022).

Toutefois, le présentiel présente des limites, notamment :

  • Difficultés logistiques : accès géographique aux salles, mobilité réduite des participants, coût pour les organisateurs en zone rurale.
  • Délais entre deux sessions parfois trop longs pour garantir une progression continue ou une appropriation rapide d’outils évolutifs.

Formation à distance : flexibilité et autonomie, mais pour qui ?


Le développement des offres à distance a été favorisé par la crise Covid-19, révélant tout le potentiel de l’apprentissage en ligne. Les avantages sont réels, sous réserve d’un public déjà (un minimum) familiarisé avec le numérique.

  • Souplesse dans l’organisation : accès aux modules 24h/24, possibilité de revoir les cours. C’est un atout pour les aidants familiaux, ou pour les seniors avec une vie sociale active.
  • Rapidité de diffusion : possibilité de former à grande échelle, sans contrainte géographique.
  • Personnalisation : certains modules adaptent le niveau de difficulté selon la progression de l’utilisateur, ou proposent un accompagnement individuel par chat ou téléphone.

Selon le GRETA du Calvados, les seniors qui bénéficient déjà d’un accès Internet à domicile, et d’un accompagnement familial, sont ceux qui tirent le meilleur parti des formations à distance : 65 % d’entre eux terminent les parcours, contre seulement 23 % lorsqu’il n’y a pas de soutien à proximité.

Les obstacles restent nombreux :

  • Solitude face à la difficulté technique : chaque bug peut devenir source d’angoisse, voire pousser à l’abandon.
  • Exclusion des plus éloignés du numérique : ceux qui auraient justement le plus besoin de former un premier socle d’expérience sont les moins susceptibles de se lancer seuls en ligne.
  • Risques d’abandon : taux de décrochage élevés lorsqu’il n’y a ni tutorat réactif, ni relais local pouvant répondre aux questions pratiques (passage du « je suis perdu » à « je laisse tomber »).

Comparatif des formats : quels critères pour choisir en Basse-Normandie ?


Le choix du format n’est pas tranché par des arguments purement pédagogiques : il repose sur une croisée d’enjeux individuels, collectifs et territoriaux.

Critères Présentiel À distance
Situation géographique Idéal en zone urbaine / dense Adapté aux zones rurales isolées (si connexion suffisante)
Niveau de compétences initiales Efficace pour les grands débutants Convient à un public déjà initié
Accessibilité (mobilité, santé) Peut être contraignant pour les personnes à mobilité réduite Lauréalise le domicile, si matériel et réseau suffisant
Coût pour l’organisateur Lieu, animateur, transport Plateforme, support technique, moins cher à grande échelle
Sociabilité Favorise la création de liens Tendance à l’isolement, sauf format hybride

Un format hybride (blended learning), alliant rencontres physiques pour les bases et modules en ligne pour renforcer/pratiquer à son rythme, commence à faire ses preuves notamment dans des Ehpad partenaires ou des réseaux associatifs comme Familles Rurales.


Cas concrets d’initiatives en Basse-Normandie


Plusieurs exemples inspirants montrent l’intérêt d’adapter les formats aux spécificités locales :

  • Les Maisons France Services du Calvados proposent régulièrement des « ateliers tournants » : une matinée en présentiel pour poser les bases, suivie d’un accompagnement téléphonique la semaine suivante pour consolider la pratique et répondre aux problèmes rencontrés à domicile.
  • L’Espace Public Numérique de Coutances a testé, durant 2023, un format 100 % distanciel pour des seniors très connectés : 72 % ont finalisé le parcours, mais les retours d’expériences mettent en avant la nécessité d’avoir, en amont, au moins une session en présentiel d’installation.
  • Le réseau Mona Lisa de Normandie, mobilisé contre l’isolement des personnes âgées, privilégie la formation « in situ », notamment en Ehpad, en adaptant les outils numériques aux troubles cognitifs fréquents du grand âge.

Dans tous les cas, les projets montrent que le format doit être repensé à chaque territoire : ni full présentiel, ni full distanciel n’a vocation à s’imposer comme une panacée. C’est la combinaison d’une connaissance fine des publics, de leur environnement et d’un pilotage local impliqué qui permet d’obtenir des résultats durables.


Vers une approche personnalisée et territorialisée des formations en télésanté


Dans ce contexte, trois points clés ressortent des expériences bas-normandes et des références nationales :

  1. Un diagnostic individualisé préalable est indispensable. Cartographier : qui sont les bénéficiaires, quel est leur niveau, leur réseau de proximité ? Un mini-autoquestionnaire permet de rapidement identifier ceux pour qui le présentiel s’impose et ceux qui pourront profiter d’une partie à distance.
  2. L’ancrage territorial est décisif. Impliquer les acteurs de proximité (mairie, CCAS, associations, aidants) pour accompagner les personnes et repérer les besoins d’ajustement de format.
  3. La logique du “aller-vers”. Favoriser l’autonomisation, mais aussi prévenir le risque de décrochage par des systèmes de tutorat ou de médiation numérique sur le long terme.

Le défi de l’appropriation de la télésanté par les seniors en Basse-Normandie ne se résume pas à un choix technique entre présentiel ou distanciel : il relève d’une démarche globale qui articule inclusion, accompagnement humain et adaptation constante des dispositifs. C’est en restant au plus près des réalités locales, et en faisant preuve de créativité collective, que seront relevés les enjeux du bien vieillir connecté.

Sources :

  • INSEE Normandie. Les seniors et l’évolution démographique. 2022.
  • DREES. L’accès aux soins des personnes âgées. Rapport 2023.
  • Baromètre du Numérique ARCEP + ANCT + CSA. 2023.
  • CARSAT Normandie. Évaluation des ateliers numériques. 2022.
  • France Assos Santé, Observatoire 2023. « Santé connectée, regards des usagers ».
  • Préfecture de Normandie : Rapport Zones blanches. 2022.

En savoir plus à ce sujet :