Pourquoi former les médecins généralistes à la télésanté pour les aînés ?


En Basse-Normandie, comme ailleurs en France, le vieillissement de la population est un fait désormais bien ancré. Selon l’INSEE, 30% des habitants sont âgés de 60 ans et plus dans certains départements comme la Manche ou l’Orne[1]. En parallèle, la médecine générale de proximité fait face à un double défi : l’augmentation de la demande liée à l’avancée en âge et la raréfaction des professionnels en secteur rural. Dans ce contexte, les outils de télésanté apparaissent essentiels pour maintenir l’équité d’accès aux soins, soutenir l’autonomie des personnes âgées et accompagner les praticiens sur le terrain.

Mais une véritable intégration de ces outils suppose bien plus qu’un simple déploiement technologique. Elle nécessite une montée en compétences des médecins généralistes, acteurs clés du parcours de santé des seniors. Qu’il s’agisse de téléconsultation, de suivi des pathologies chroniques via des plateformes digitales ou d’organisation de la coordination avec le médico-social, former les praticiens est un levier déterminant pour transformer l’essai.


La réalité de la télésanté en médecine générale : état des lieux régional et enjeux concrets


La Normandie n’est pas en reste en matière d’expérimentations sur la télésanté : déploiement de téléconsultations dans certains EHPAD, dispositifs pilotes de télé-expertise, plateformes de coordination gérontologique… Sur le terrain, ces dispositifs répondent à une mosaïque de besoins rencontrés par les seniors : suivi de la perte d’autonomie, repérage des fragilités, gestion à distance des traitements, dépistage des troubles cognitifs, etc.

Cependant, l’adoption par les médecins généralistes demeure inégale. Selon une étude menée en 2022 par l’URML Normandie, seul un tiers des généralistes déclare se sentir “suffisamment formé” pour intégrer les outils de télésanté dans leur pratique quotidienne avec leurs patients âgés[2]. Plusieurs freins sont récurrents :

  • Manque de temps pour l’auto-formation
  • Complexité ou diversité des solutions techniques
  • Crainte d’un éloignement de la relation humaine
  • Incertitudes sur la rémunération ou le cadre réglementaire
  • Nécessité d’articuler la téléconsultation avec l’écosystème local d’accompagnement (assistants sociaux, infirmiers, CLIC, etc.)

Les besoins de formation identifiés recouvrent donc des aspects à la fois techniques, organisationnels, éthiques et relationnels.


Panorama des dispositifs de formation disponibles en Basse-Normandie


Afin d’accompagner la montée en compétences, nombre d’acteurs régionaux et nationaux proposent des formations adaptées :

Organisme Type de formation Thématiques principales
URML Normandie Sessions présentielles et e-learning Pratique de la téléconsultation, gestion des outils, spécificités gériatriques
ARS Normandie Webinaires, formation sur site Organisation territoriale, sécurité des données, coordination interprofessionnelle
HAS / Collège de la Médecine Générale Guides, MOOC Bonnes pratiques, cadre juridique, consentement et droits des patients
CPTS (Communautés professionnelles territoriales de santé) Groupes d’échanges, ateliers pratiques Retours d’expérience, adaptation locale, travail en réseau

Les plus efficaces combinent mises en situation concrète (simulation de téléconsultations, étude de cas), partages d’expériences avec d’autres professionnels, et accompagnement sur la durée (mentorat local, groupes d’entraide).


Quels contenus pour une formation vraiment adaptée aux besoins des généralistes et des seniors ?


La formation ne peut se résumer à un simple mode d’emploi des outils. Plus qu’un apprentissage technique, elle doit intégrer quatre volets complémentaires :

  1. Aspects techniques :
    • Maîtrise des interfaces (logiciels certifiés, sécurisation des données, intégration avec le DMP…)
    • Gestion des équipements : caméra, connexion Internet, ergonomie des postes dans le cabinet ou à domicile
    • Prise en main des dispositifs connectés pour le suivi (tensiomètres, glucomètres, etc.)
  2. Organisation et logistique :
    • Gestion des agendas et de la file active de patients
    • Articulation entre consultations présentielles et téléconsultations
    • Coopération avec les structures de soins et le médico-social local
  3. Questions juridiques et éthiques :
    • Respect de la confidentialité, du secret médical, traçabilité
    • Informer et recueillir le consentement éclairé du senior
    • Connaissance du cadre réglementaire et des modalités de prise en charge (cotations, remboursements)
  4. Posture relationnelle et communication auprès des seniors :
    • Adapter la téléconsultation à la fragilité (malentendance, troubles cognitifs…)
    • Impliquer l’entourage ou les aidants, lutter contre la fracture numérique
    • Préparer le patient à la téléconsultation : explications claires, accompagnement dans l’usage

Une formation contextualisée, faisant la part belle à l’interactivité, aux études de cas et aux retours de terrain locaux, est la clé d’une adhésion durable.


Freins persistants, leviers et bonnes pratiques repérées localement


Des freins spécifiques persistent dans les territoires ruraux bas-normands : zones blanches numériques, isolement des praticiens, difficultés à mobiliser les seniors peu équipés en outils numériques. Pourtant, des leviers puissants émergent grâce à des initiatives territoriales :

  • Mises à disposition de “kits télémédecine” mobiles pour réaliser des téléconsultations avec appui d’une infirmière ou à domicile
  • Rôle central joué par certains EHPAD comme structures de soutien et de formation pour les médecins du secteur libéral
  • Développement de conventions locales entre médecins, hôpitaux et plateformes d’appui à la coordination
  • Appui d’associations locales pour former les seniors aux bases du numérique de santé (ex : ateliers du Conseil départemental de la Manche)

À ce titre, la dynamique impulsée par la CPTS du Bocage Virois – où une trentaine de médecins ont mutualisé leurs retours d’expérience et élaboré des guides pratiques sur la téléconsultation adaptée aux seniors – constitue une illustration locale inspirante[3].


Perspectives : vers une formation intégrée, continue et territorialisée


Pour que la formation des médecins généralistes à la télésanté pour les seniors porte tous ses fruits en Basse-Normandie, plusieurs axes méritent d’être poursuivis :

  • Renforcer les échanges de pair-à-pair et la capitalisation sur les expériences des pionniers locaux
  • Créer des binômes médecins-infirmiers référents en télésanté, véritables ressources territoriales
  • Développer des modules courtes et pragmatiques, intégrables dans l’agenda déjà chargé des médecins
  • Impliquer systématiquement les structures locales d’appui à l’autonomie pour relayer et soutenir la formation
  • Valoriser, notamment en DPC (Développement Professionnel Continu), les heures de formation à la télésanté spécifiquement orientées vers la population âgée

L’intégration pérenne de ces formations doit s’accompagner d’une réflexion sur l’évaluation de leur impact : évolution de la satisfaction patient, réduction des ruptures de parcours, renforcement du maillage territorial… Plus qu’un enjeu technique, former les généralistes à la télésanté, c’est ouvrir le champ des possibles pour un accompagnement humain, coordonné et innovant du bien vieillir en Basse-Normandie.

Sources :

  • [1] INSEE – Vieillissement et territoires en Normandie, 2023
  • [2] URML Normandie – Baromètre régional sur la télésanté, 2022
  • [3] Communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS) du Bocage Virois – Rapport d'activité 2023
  • Ministère de la Santé et de la Prévention, “Télésanté et Grand âge : quel accompagnement des professionnels ?” (2022)
  • Haute Autorité de Santé (HAS), “Recommandations sur la télémédecine”, 2021

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