Fracture numérique et seniors en Basse-Normandie : un état des lieux préoccupant


La question de l’inclusion numérique des personnes âgées demeure un défi majeur en France, et la Basse-Normandie n’y échappe pas. Selon le Baromètre du numérique de l'Arcep, de l'Arcom et du Conseil général de l’économie, plus de 28 % des 70 ans et plus n’utilisent pas Internet (édition 2023). Dans certains départements ruraux comme l’Orne ou la Manche, l’accès et la maîtrise des outils numériques sont encore plus restreints, aggravant la précarisation numérique des plus fragiles (source : INSEE).

La fracture numérique ne se réduit pas seulement à un problème d’accès au matériel ou au réseau. Elle s’entrelace avec d’autres fragilités : isolement, perte de confiance liée à l’âge, et difficultés à suivre l’évolution rapide des technologies. Or, dans un contexte où la télésanté prend une place croissante dans le parcours de soins, ce clivage a des conséquences concrètes sur la santé et l’autonomie des personnes âgées.


La télésanté, moteur d’inclusion ou source supplémentaire d’exclusion ?


La télésanté, entendue comme la possibilité de bénéficier à distance de services médicaux ou paramédicaux (téléconsultation, télésurveillance, téléassistance…), a connu une forte accélération avec la pandémie de Covid-19. Selon l’Assurance Maladie, plus de 22 millions d’actes de télémédecine ont été facturés en France en 2022 (source : Ameli.fr), contre moins de 1 million avant 2020.

Pour autant, ce virage numérique comporte un risque : celui de renforcer les inégalités pour celles et ceux qui maîtrisent mal le numérique. Pourtant, la télésanté représente aussi une formidable opportunité pour rapprocher les soins des territoires enclavés et maintenir l’autonomie à domicile, à condition de lever les principaux obstacles.


Les freins majeurs à l’accès à la télésanté pour les personnes âgées


  • Accès aux équipements : Toutes les personnes âgées, notamment celles vivant seules ou en situation de précarité, ne disposent pas d’un ordinateur ou d’une tablette adaptée. Le smartphone, bien que répandu, peut être inadapté aux besoins spécifiques des seniors (faiblesse de la vue, gestes imprécis, etc.).
  • Connexion et réseau : La couverture du haut débit n’est pas uniforme en Basse-Normandie, en particulier dans les zones rurales ou périurbaines. Selon l’ARCEP, en 2023, 12 % des foyers de la Manche sont encore en zone "blanche" pour la fibre.
  • Compétences numériques : L’illectronisme concernerait près de 60 % des plus de 75 ans en France, qui ne savent pas effectuer des démarches en ligne ou envoyer un courriel (source : INSEE, 2021).
  • Barrière psychologique : La peur de mal faire, la crainte d’être victime d’arnaques ou le manque d’accompagnement sont autant de freins souvent sous-estimés.

Initiatives locales remarquables : panorama en Basse-Normandie


Des acteurs locaux, associatifs, institutionnels ou issus du secteur privé, expérimentent depuis plusieurs années des réponses concrètes pour favoriser l’inclusion numérique des seniors et leur accès à la télésanté.

Les Espaces Publics Numériques (EPN) et Conseillers numériques

Près de 50 Espaces Publics Numériques (EPN) maillent le territoire bas-normand, proposant des ateliers et des accompagnements personnalisés pour l’appropriation des outils numériques. Depuis le plan France Relance, plus de 160 Conseillers numériques France Services ont été formés en Normandie (source : ANCT). Ils interviennent dans les mairies, médiathèques, et centres sociaux, mais aussi à domicile, facilitant la réalisation d’une première téléconsultation, l’installation d’applications médicales ou la sécurisation des comptes santé (Mon espace santé).

Actions des collectivités et soutien des caisses de retraite

Des collectivités soutiennent le financement d’équipements adaptés, notamment via des conventions avec la CARSAT, la MSA ou la CNAV. Exemple dans le Calvados : le programme “@nnée Numérique Seniors” propose des prêts de tablettes configurées avec un accès simplifié, un module de téléconsultation et une hotline dédiée.

Accompagnement par les services à domicile et établissements médico-sociaux

Les SAAD (Services d’Aide et d’Accompagnement à Domicile), SPASAD (Services Polyvalents d’Aide et de Soins à Domicile) et résidences autonomie jouent un rôle pivot :

  • Mise en place de kits de télémédecine mobiles lors de visites à domicile
  • Formation des intervenants à l’assistance numérique pour soutenir les bénéficiaires lors de téléconsultations
  • Ateliers collectifs pour familiariser les résidents avec les outils connectés (tensiomètre, tablette, applications de messagerie sécurisée, etc.)

Exemple de partenariat local : la télésanté au cœur d’un EHPAD rural

À l’EHPAD de La Haye-du-Puits (Manche), une salle de télémédecine a été ouverte en 2022, cofinancée par l’ARS Normandie et la Fondation de France. Résultat : réduction de plus de 30 % des déplacements vers l’hôpital pour les consultations spécialisées et montée en compétence du personnel comme des résidents.


Télésanté pour tous : leviers d’action pour une réduction effective de la fracture numérique


L’inclusion des seniors dans la télésanté repose sur une combinaison d’efforts coordonnés, à la fois techniques, pédagogiques et humains. Plusieurs leviers s’imposent pour accélérer la dynamique locale.

1. Concevoir des solutions accessibles et ergonomiques

  • Simplification de l’interface : Favoriser des applications avec navigation claire, textes agrandis, pictogrammes explicites, et un minimum d’étapes pour accéder à la téléconsultation.
  • Équipements adaptés : Déploiement de tablettes avec support intégré, boutons d’accès rapide, et casques audio pour les malentendants.

2. Développer une médiation humaine et une pédagogie sur-mesure

  • Formations individuelles et collectives : Les ateliers doivent cibler aussi bien les débutants (gestes de base, confiance dans le numérique) que l’apprentissage de cas concrets (prise de rendez-vous, consultation en ligne, transmission de documents médicaux).
  • “Pair-aidance” : Valoriser l’expertise d’autres seniors devenus “ambassadeurs” du numérique, pour un apprentissage entre pairs, très apprécié et souvent plus efficace.
  • Présence de référents numériques dans chaque structure médico-sociale : Ces “facilitateurs” sont le relais essentiel pour accompagner les personnes, rassurer et prévenir les abandons d’usage.

3. Faciliter l’accès à la connexion : infrastructures, médiation et accompagnement financier

L’accès à Internet s’apparente parfois à un luxe dans certains territoires ruraux. C’est pourquoi plusieurs dispositifs d’aide à la connexion doivent être renforcés :

Moyen Description Acteurs impliqués
Kits de connexion 4G Prêt de boitiers permettant un accès Internet là où la fibre est absente Communes, Conseils départementaux, opérateurs télécoms
Tarifs sociaux Réduction sur les abonnements pour foyers à faibles ressources CCAS, opérateurs
Espaces connectés publics Salles de téléconsultation équipées ouvertes à tous Mairies, centres sociaux, mutuelles

4. Mutualiser les retours d’expérience et diffuser la culture de la télésanté

  • Organisation de “Cafés numériques santé”, moments d’échange entre usagers, professionnels, aidants, élus pour démystifier la télésanté et lever les freins culturels ou psychologiques.
  • Production de supports pédagogiques locaux (tutoriels vidéo, fascicules simplifiés, podcasts) en partenariat avec les établissements hospitaliers et structures de proximité.
  • Appui sur des initiatives nationales exportables localement, tels que les guides de la CNSA ou de la Fédération française des maisons et pôles de santé (FFMPS).

Téléconsultation, santé connectée : quels bénéfices pour l’autonomie ?


Au-delà de l’accès aux soins, la télésanté contribue à préserver l’autonomie des seniors sur plusieurs niveaux, sous réserve que son appropriation soit accompagnée.

  • Réduction des déplacements évitables : Moins de transports pour consultations simples ou renouvellement d’ordonnances, ce qui favorise le maintien à domicile et réduit la pénibilité pour les personnes à mobilité réduite.
  • Détection précoce des fragilités : Outils de télésurveillance médicale (balance connectée, tensiomètre, etc.) permettant d’anticiper des complications chroniques (ex : insuffisance cardiaque) et d’organiser une intervention rapide.
  • Renforcement du lien social : Les plateformes numériques, lorsqu’elles sont animées et partagées, peuvent recréer du lien avec les professionnels de santé, mais aussi les proches et les autres usagers.
  • Empowerment numérique : La capacité de prendre en main ses démarches et sa santé favorise la confiance et la valorisation de soi, à tout âge.

Quels défis pour demain ? Des perspectives à consolider


La généralisation de la télésanté inclusive en Basse-Normandie suppose que la lutte contre la fracture numérique reste une priorité partagée. Cela implique de :

  • Poursuivre la formation des professionnels de santé et intervenants sociaux aux enjeux spécifiques du numérique pour les personnes âgées.
  • Renforcer la coordination entre acteurs locaux pour éviter les doublons d’initiatives et amplifier les impacts positifs.
  • Développer l’évaluation de l’usage réel de la télésanté par les seniors pour mieux adapter les dispositifs.
  • Favoriser l’innovation sociale et technologique localement, via des expérimentations-test et l’écoute de la parole des usagers âgés.

La réduction de la fracture numérique chez les seniors n’est donc pas un défi purement technique, mais bel et bien une aventure collective, où la télésanté peut devenir un formidable facteur de cohésion et d’autonomie si, et seulement si, elle se pense dans l’écosystème de proximité. Les bases sont là, les relais sur le terrain aussi : à nous collectivement de transformer ces avancées en bénéfices durables et solidaires, dans tout le territoire bas-normand.

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